Rencontre – Gert-Peter Bruch : “l’amour pour la Terre Mère est une énergie de résistance illimitée”


Activiste pour la protection de l’Amazonie et des peuples indigènes depuis la fin des années 1980 et sa rencontre avec Sting, puis le chef Raoni, Gert-Peter Bruch est également réalisateur du film de référence sur la cause amazonienne Terra Libre, enfin publié en DVD. En 2011, il articule en France l’opposition au barrage de Belo Monte, construit en plein cœur de l’Amazonie, et fonde Planète Amazone. 10 ans et beaucoup d’aventures plus tard, notamment celle du lancement de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature, il est temps d’en apprendre plus sur son parcours.


© Yann Rossignol

Interview réalisée à l’occasion des 10 ans de Planète Amazone par Tanguy Borguarelli et Maëlys Gendre, bénévoles de l’association.


Tu es engagé dans la lutte pour l’Amazonie depuis ta rencontre avec le chef Raoni, à l’âge de 18 ans. En 2012, tu as créé Planète Amazone. D’où te vient un engagement si fort ? Est-ce la rencontre avec le chef Raoni qui a développé cette volonté d’action ou était-elle déjà présente avant ?

Tout a commencé par une conscience assez précoce. Quand j’étais enfant, j’étais très intéressé par tout ce qui avait trait à l’histoire de la Terre et à l’évolution du monde vivant, j’avais déjà un lien très fort avec ça. En ce qui concerne les peuples indigènes, les premiers contacts se sont fait à travers des livres et des films qui résonnaient en moi particulièrement.

Dans ma jeunesse, au niveau du grand public, on ne savait pas qu’il existait encore beaucoup de peuples indigènes maintenant leurs traditions, on nous montrait plutôt des films avec des indiens qui se faisaient massacrer ou dont on savait qu’ils avaient disparus. C’était plutôt une culture historique, à travers les livres. Dans ma famille, on était fascinés par la beauté de leur lien avec la nature. C’est un peu normal, quand on considère qu’une partie de notre famille maternelle, vivait il y a 40 ans à peine de façon traditionnelle au milieu du Sahara…

Au-delà de ça, ma prise de conscience sur les peuples en Amazonie et la merveille que représente cette forêt a eu lieu à travers un film de fiction : La Forêt d’Émeraude, sorti en 1985. C’était une histoire assez extraordinaire qui a fait résonance plus tard avec mon engagement : le maître d’œuvre de la construction d’un grand barrage en Amazonie, probablement fier de son travail,  pique-nique avec sa famille en marge du chantier.  Son petit garçon s’éloigne dans les fourrés et se fait kidnapper par des indigènes. Puis, le père part à la recherche de cet enfant pendant des années au milieu de la jungle. Ce garçon, que son père retrouve, ne veut plus revenir vers la civilisation. Ce film signé John Boorman n’était pas très réaliste – c’est Hollywood – mais il faisait passer énormément de messages très forts et de la spiritualité.

Affiche du film “La forêt d’émeraude” de John Boorman (1985).

J’étais aussi passionné par la musique du groupe The Police. Alors, quand Sting a commencé sa carrière solo, il a ouvert les gens qui écoutaient ce groupe à un monde un peu plus engagé.  Lorsqu’il a présenté au monde entier le chef Raoni à travers un carnet de bord écrit (paru en France dans Actuel), cela m’a énormément marqué. Je trouvais extraordinaire que mon chanteur préféré s’investisse dans cette cause, qui m’intéressait aussi. Le reportage de Sting était factuel, concret, on n’était plus dans la fiction mais avec des personnages extraordinaires : des chamanes et ce chef indien avec son plateau, Raoni. Ça m’a touché au vif et je me suis dit “c’est une cause importante, je vais m’engager”. Je n’avais pas du tout de contact avec la forêt amazonienne, c’était imaginaire mais c’était suffisamment fort.

Le déclencheur, qui a pérennisé mon engagement, au-delà d’une volonté d’agir qui aurait pu être  temporaire, c’est ma rencontre avec le chef Raoni. Quelques temps après le reportage de Sting, j’ai été informé de la  parution imminente d’un livre de Sting sur le sujet et de la préparation d’une tournée. Il n’y avait pas Internet à l’époque, mais j’espionnais les kiosques à journaux, c’était la manière d’avoir l’information. Cela a déclenché plein de choses, j’ai contacté l’éditeur de ce futur bouquin et il m’a envoyé l’intégralité du livre avant sa parution.

Gert-Peter Bruch à 18 ans, avec le chef sioux Floyd Westerman, dit Red Crox, le 13 avril 1989 à Paris – Photo : archives personnelles.

À partir de ça, j’ai commencé à me dire que j’allais construire une stratégie pour intéresser les jeunes de mon âge à cette cause. J’imaginais aussi le moyen d’approcher ces personnes-là : Sting et le chef qui allait l’accompagner. Finalement, j’ai réussi à capter  leur attention. J’ai pu rencontrer le chef Raoni en tête à tête, pendant un moment pas très long mais très dense et fort. Une fois que cette rencontre a eu lieu et que cette étape en France de la tournée s’est terminée, il y a eu beaucoup de médiatisation sur la suite du voyage. Cela a eu un impact immense, qui a enflammé des citoyens dans le monde entier. À partir de là, j’étais happé par la cause, sans avoir le but d’en faire ma vie mais avec l’envie très concrète de continuer à militer.

 

Tu as d’abord créé le site raoni.com et, en janvier 2012,  Planète Amazone. Quel était l’objectif premier, la raison d’être de l’association ?

Je suis resté lié à la cause bien avant de fonder Planète Amazone. En 2000, par exemple, j’ai largement contribué au voyage du chef Raoni lors duquel il a rencontré le Président Jacques Chirac. À la base je n’avais pas du tout envie de créer une association. Pour moi, il en existait déjà, donc à quoi bon ? Il était également difficile de fédérer à cette époque, surtout sans réseau car il n’y avait pas Internet. Donc je militais modestement et je donnais des coups de main à des associations existantes.

À la fin des années 2000, je pars enfin en Amazonie pour retrouver le chef Raoni sur sa terre et il nous parle du barrage de Belo Monte. Tout le monde sur place est très inquiet. J’ai mis très longtemps à aller sur place, me considérant beaucoup plus utile en tant que relai en Europe, mais une fois là-bas, j’ai été complètement happé par la cause. J’ai mis le doigt dans un engrenage qui a bouleversé ma vie et ne s’est plus jamais arrêté. Alors qu’on y était allés sans calendrier précis, on s’est rendu compte que cela coïncidait avec une visite d’Ètat de Nicolas Sarkozy à Luiz Inacio Lula da Silva. Raoni a donc voulu rencontrer le président français, ce qui s’est produit à l’ambassade de France, suite à quoi Sarkozy lui a dit qu’il allait le recevoir et l’aider lorsqu’il viendrait en France. De façon surprenante, la naissance de Planète Amazone est liée à cette rencontre.

En 2010, le chef Raoni arrive en France pour une tournée en Europe à laquelle je participe. Il  est sujet d’un reportage au JT de France 2 et annonce que, le lendemain, il rencontre Sarkozy. Finalement, le président lui claque la porte au nez. À partir de ce moment là, j’étais choqué, j’avais honte d’être français, j’avais honte que le président de mon pays se comporte ainsi alors qu’il avait invité ce chef, qui avait remué ciel et terre, qui avait contacté certains des plus grands chefs en Amazonie afin d’avoir une lettre à remettre au président d’un pays ami. Pour moi c’était une humiliation. Cette lettre lui demandait d’intervenir auprès du président brésilien Lula,  pour empêcher la construction du barrage de Belo Monte. À partir de ce moment-là, j’ai eu envie de passer à l’action. Le réveil du citoyen chez moi par rapport à cette cause, c’est cet acte là.

J’avais créé, en effet, le site raoni.com en préparation de sa venue en France. Ce site, une première pour un leader indigène, servait à diffuser l’actualité du chef Raoni. Mais plus largement, le cacique ayant valeur de symbole international, nous diffusions des informations et des déclarations liées au combat dans son ensemble. Lors de sa venue en France, le chef Raoni avait ramené un document, signé par de nombreux chefs, que j’ai proposé de faire évoluer en une pétition que l’on mettrait sur le site internet. Cette pétition a marché mais jusqu’à un certain point seulement.

Puis, en juin 2011, les travaux du barrage de Belo Monte commencent. On atteint rapidement les 100 000 signatures. Au final, plus de 500 000 personnes vont signer notre pétition, qui commence à fédérer un mouvement. À cette époque, je collaborais avec une association mais il est devenu flagrant que la vision de ses dirigeants ne correspondait pas à la mienne. Ce mouvement en train de naître ne pouvant être accompagné par cette association, je l’ai donc quittée. On a fait une manifestation à La Défense, le 20 août 2011, au début sans étiquette. L’organisateur était le site raoni.com. Et c’est là qu’on a solidifié un noyau avec des personnes qu’on ne connaissait à l’origine pas du tout, comme  Mathieu Bonnet (actuel vice-président de Planète Amazone), Arkan Simaan (conseiller), ou l’artiste Béatrice Roy. Ce sont des gens qui sont encore présents aujourd’hui. Il y avait aussi la juriste Valérie Cabanes, avec laquelle nous avons collaboré quelques années. Il y a eu un momentum incroyable, une cristallisation des énergies et du temps dans cette petite manifestation ou, peut-être pour la première fois, des français dénonçaient des entreprises françaises pour leurs dégâts en forêt amazonienne. Quelques journalistes étaient là, et il y a eu suffisamment de buzz pour que cela soit répercuté au Brésil.

Mathieu Bonnet, le cacique Megaron Txucarramãe, Gert-Peter Bruch et Béatrice Roy en septembre 2019, à Bordeaux – Photo © Planète Amazone

Rapidement après, on a emmené Raoni à l’ONU à Genève. Il était alors sous le coup de tentatives de manipulation car on lui promettait que le gouvernement français pourrait intervenir auprès du Brésil pour qu’il puisse obtenir la démarcation de son dernier bout de territoire, en échange de son silence sur le barrage de Belo Monte. Je me retrouvais dans une situation complètement folle où la pétition avait explosée, un mouvement se levait et cette association, dont je faisais alors encore partie, avait fait venir Raoni en France en lui disant : “tu ne dis pas un mot de Belo Monte”. C’était ridicule et choquant. On a agit avec un petit groupe, à la demande de Raoni et de ses proches, pour éviter de mettre en danger sa crédibilité et la cause entière, puisqu’il était un porte-voix de la cause du barrage de Belo Monte.

Suite à ce voyage, Raoni et son petit-fils Tau m’ont demandé de créer une nouvelle structure. Ils m’ont dit que notre travail d’information et notre motivation étaient très utile et assez irremplaçable. Après avoir beaucoup hésité et tenté en vain de mobiliser d’autres associations existantes, on a donc décidé de créer une association.

Très vite, en janvier 2012, au moment où Planète Amazone venait à peine d’être enregistrée en préfecture, Raoni nous a dit : “Nous sommes attaqués, on a besoin de votre aide. Le territoire qu’on veut faire démarquer vient d’être envahi. Ils viennent de faire exploser notre camion, les guerriers sont très énervés il va y avoir des morts. On a besoin de renfort, de payer de l’essence et de la nourriture de base.”

Huit jours après, on était déjà sur une opération en Amazonie. Deux mois après, Raoni faisait, avec d’autres chefs de son peuple, une déclaration où il dit “à partir de maintenant, mes représentants en Europe, c’est Planète Amazone”. À partir de là, c’est un enchaînement et des prises de responsabilité très importantes…

 

Si tu ne devais choisir qu’une action de Planète Amazone, la plus grande, ce serait laquelle pour toi ? 

Sans hésitation, c’est l’organisation de la Grande Assemblée de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature en octobre 2017, réunissant des indigènes du monde entier et leurs alliés, qui a été un important challenge. D’un côté, c’était extraordinaire et, d’un autre côté, c’était une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Mathieu et moi, principalement, l’avons organisé dans une situation de difficultés énormes, qui n’étaient pas présentes au lancement du projet. Mais nous sommes des guerriers, lorsqu’on s’engage dans quelque chose on ne lâche pas et on ne fléchit pas.

Ça a été un événement fabuleux, mais en apparence confus. On a relevé le défi car on était prêts au moment où on l’a fait. Nous avions suffisamment de connaissances du monde indigène tel qu’il est, et de la façon d’arriver à faire en sorte que des personnes extrêmement disparates arrivent à travailler ensemble. Par exemple, l’un des challenges, outre le fait que réunir autant de monde, venant de pays différents, dans un même endroit était très difficile, c’est qu’on a réussi à avoir une représentativité exceptionnelle.

Première présentation du film Terra Libre à la Fondation GoodPlanet, avec une délégation de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature. Mai 2018. Photo : Florence Tran.

Au-delà de ça, cette Grande Assemblée était parfaite. Évidemment, l’idéal aurait été d’avoir tous les peuples autochtones de tous les pays, mais c’est impossible. C’est impossible déjà parce que beaucoup de peuples autochtones ne peuvent pas sortir de leur pays sans risquer de graves problèmes, par exemple d’être emprisonnés.

Sur place à Brasilia, on avait tous conscience de l’importance du moment, chaque seconde qu’on passait ensemble servait une cause commune. C’était extraordinaire, parce que tous les mouvements que j’avais vu avant ne fonctionnaient pas comme celui-ci. Là, on devait apprendre à travailler ensemble immédiatement. Heureusement, on a su trouver les bons alliés pour le faire.

Finalement, on a abouti à la Déclaration de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature. Ce document est un grand accomplissement, et bien que Planète Amazone ne puisse s’en attribuer le mérite, on y a fait une contribution importante, en premier lieu celle d’avoir rassemblé tous ces peuples et qu’ils ne soient pas repartis les mains vides.

 

Comment autant de représentants indigènes ont pu être rassemblés ? Comment, avec le cacique Raoni, vous êtes-vous entourés de ceux que tu as qualifiés d’alliés ?

Cette Alliance ne s’est pas faite en un jour. Elle a commencé par une discussion entre Raoni et moi dans son village. Je connais bien le cacique Raoni car, outre les quelques livres délivrant plus un récit mythologique que réel, j’ai accumulé une immense documentation de tout type sur lui. Je savais qu’il y avait en lui cette volonté d’unir les peuples, ce qui me touchait.

Quand je me suis retrouvé dans le village de Metuktire lors de la mission “Urgence Xingú”, j’avais amené un célèbre photographe connu pour illustrer le lien entre animaux et peuples indigènes. Raoni et moi regardions ces photos et je l’ai vu se mettre à rêver éveillé. Le cacique Raoni parle beaucoup de ses rêves et son monde onirique extrêmement riche guide son travail et sa lutte. Ce rêve devenait soudainement plus concret pour moi et Raoni a commencé à parler d’une voix douce. Il a mentionné qu’une telle harmonie entre créatures vivantes et peuples indigènes est son rêve et m’a demandé de l’aider à monter un projet pour faire une réunion avec des indigènes du monde entier, “on doit faire un document ensemble” dit-il.

Dans le village du cacique Raoni, Metuktire, août 2014 © Planète Amazone / Mathieu Bonnet

Cela m’a vraiment travaillé. Je suis rentré en France, j’ai commencé à parler à quelques collègues et partenaires et c’est là qu’a émergé pour la première fois le terme Alliance. Tout de suite, les réponses à ce projet étaient décourageantes. Certains, qui n’avaient pas tout à fait tort, soutenaient que des milliers d’alliances existaient déjà. Ainsi, pourquoi en créer une nouvelle ? C’est légitime comme question et c’était la même qui nous taraudait lors de la création de Planète Amazone. Mais comme pour Planète Amazone, cette Alliance répond à quelque chose auquel les autres coopérations ne répondent pas. Je me suis dit “est-ce qu’il existe une alliance initiée par des chefs indigènes traditionnels qui veulent s’unir dans le monde avec leurs alliés?” J’ai regardé et non, une telle alliance n’existait pas. À ce moment, nous étions en juillet 2013.

L’année suivante, avec Mathieu, nous avons réfléchi à l’idée d’une nouvelle tournée. On ne voulait pas que l’axe de cette tournée soit un appel de fonds. On a donc eu l’idée de la tournée SOS Amazônia, à travers laquelle on essaierait de rencontrer des grandes autorités afin d’obtenir un soutien pour le projet d’Alliance. Le chef Raoni a accepté et nous avons aussi monté cette tournée avec le chef Megaron. D’abord, on s’était dit que cette tournée ne pouvait exister que si les chefs pouvaient rencontrer des rois et princes. De telles rencontres avaient un côté symbolique et sortaient du cadre purement politique. Avec Mathieu, nous nous sommes dit que ce serait une victoire si déjà un membre d’une famille royale nous répondait favorablement et fabuleux si on arrivait à avoir deux réponses. Finalement, nos demandes d’audience auprès du prince Charles, du prince de Monaco et du roi Harald de Norvège ont toutes reçu une réponse positive !

Durant cette tournée, il était important pour nous de renforcer le prestige du chef Raoni. On a donc travaillé avec le député français Jean-Louis Roumégas et son assistante Sabine Schliwanski pour que le cacique Raoni soit reçu à l’Assemblée Nationale comme un chef d’État. J’avais déjà vu de très grandes personnalités être dans l’hémicycle du parlement et être saluées. Pour être reçu à l’Assemblée Nationale, il fallait être un ancien chef d’État. Nous avons plaidé qu’en tant que chef de son peuple, Raoni pouvait être considéré comme chef d’État. Et la victoire fut totale puisque Raoni et Megaron ont reçu une standing ovation dans l’hémicycle de la part de l’ensemble des députés. De tels moments et rencontres, symboliques et magnifiques, ont ponctué toute cette tournée suite au travail réalisé par Planète Amazone.

Rencontre avec l’ancien Premier ministre français Michel Rocard pendant le S.O.S Amazônia Tour de Planète Amazone, en juin 2014 à Paris © Planète Amazone / Arkan Simaan

L’une des rencontres les plus importantes de la tournée a été pour l’Alliance celle avec l’ancien Premier ministre français Michel Rocard, dont le remarquable travail pour la protection des pôles nous avait donné l’envie de lui demander conseil. L’une des plus grandes choses qu’a fait Michel Rocard à ce sujet est de veiller à la protection des générations futures. Lors de notre rencontre, nous avons discuté du moratoire sur l’exploitation des ressources minérales et en énergie fossiles de ces sanctuaires naturels. À ce sujet, il nous a dit qu’après des années de lutte, c’est tout ce qu’ils avaient réussi à obtenir. “ Le moratoire signifie que les règles sont fixées pour une certaine durée et que tout devra être renégocié dans quelques années, or 20 ou 50 ans passent vite… Je ne vous recommande donc pas de travailler sur ce genre de demande !” Michel Rocard nous a soufflé l’idée d’un projet de sanctuarisation, ce qui a énormément plus aux caciques. Et là était posée la première pierre constituante de l’Alliance.

Après cette tournée, nous avons commencé à construire un brouillon avec quelques points. Ces éléments devaient rassembler les demandes récurrentes des chefs amazoniens. En avril 2015, lors de la grande mobilisation indigène du Campement Terre Libre à Brasilia,  je rêvais qu’on puisse avoir à nos côtés les grands chefs indigènes traditionnels mais leur présence était improbable, car la plupart n’avaient pas participé aux éditions les plus récentes. Le premier matin, à l’heure du café, Raoni me regarde heureux, et me dit “regarde qui est là”. Et là c’était extraordinaire : il y avait le chef Aritana, le chef Pirakuman, le chef Afukaka, le chef Paiakan et le chef Davi Kopenawa du peuple Yanomami. Ils étaient tous là, comme si les étoiles s’étaient alignées. Alors on s’est assis et Raoni m’a demandé d’expliquer le projet. Les principaux chefs traditionnels du Brésil l’ont trouvé formidable, on venait de faire un pas de géant. Je les ai vu animés comme des jeunes de vingt ans. Ils ont signé ce premier document et donné leur accord pour qu’il serve à mobiliser pour l’organisation d’un premier rassemblement à la COP21.


L’idée était aussi que tout ce groupe se retrouve à la COP21 et y tienne la première assemblée de l’Alliance. Malheureusement, suite aux attentats du 13 novembre 2015, une telle réunion n’a pu avoir lieu. Les chefs ont pour la plupart annulé leur venue. J’ai dû batailler dur pour que Raoni maintienne son voyage. Quant aux autres chefs, nous avions leur signature. On a contacté d’autres associations pour identifier les indigènes présents à Paris et lancer une invitation à la mobilisation. Le travail que nous avions fait a payé. Certains ne connaissaient pas ou très peu le cacique Raoni, et pourtant ils sont venus.

On avait aussi invité Paul Watson. On a expliqué aux autres chefs et personnes présentes pourquoi nous étions réunis. C’était surprenant parce que nous allions travailler pendant des heures et ce malgré le fait qu’on ne se connaissait pas. Mais nous œuvrions pour la même cause, nous parlions d’une même voix. Raoni leur a expliqué en quelques mots simples. Nous avions un premier brouillon, “voilà ce que nous vous proposons, nous allons lire chaque point, vous pouvez contribuer, ajouter des commentaires…”.

Et c’est ainsi que nous avons écrit la Déclaration constitutive de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature avec Tom Goldtooth, Mindahi Bastida et tous les autres gardiens présents. Pendant la réunion, j’ai un reçu un SMS m’informant qu’une rencontre avec le Président de la République aurait lieu. J’ai ainsi annoncé à tout le monde que notre texte, notre travail, se trouverait dans deux jours dans les mains d’un chef d’Etat. C’est le vrai acte de naissance de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature. À partir de là, l’idée était qu’il fallait que ça continue. Il fallait qu’on grandisse et qu’on renforce l’Alliance, d’où, plus tard, la tenue de la Grande Assemblée.

Gert-Peter Bruch avec les leaders indigènes Valdelice Veron et Natanael Villarva Caceres à l’ONU de Genève pour dénoncer les crimes contre les Guarani-Kaïowa, en juillet 2015 © Planète Amazone / Emmanuelle Ferron

 

Suite à tout ce qui a été accompli par Planète Amazone, quelles expériences as- tu acquises ? Si tu devais faire un bilan personnel sur ces expériences, qu’est-ce qu’elles t’ont apportées ?

Je pense que ce que nous faisons à Planète Amazone, en petit groupe, n’est vraiment pas donné à tout le monde, notamment le fait d’être capable de dialoguer avec le grand public pour informer et mobiliser et en même temps ouvrir un dialogue avec des instances internationales, faire de la diplomatie de très haut niveau comme on le fait tout en connaissant les limites. Certaines actions que nous faisons et qu’il faut faire ne vont pas forcément faire avancer concrètement les choses et ne sont pas visibles pour le public. Il est difficile de trouver un équilibre entre un militantisme très engagé comme le nôtre avec des convictions très ancrées, une conscience de notre lien avec la déforestation, de la duplicité de nos institutions et le fait de ne pas couper totalement le dialogue pour ne pas risquer de décrédibiliser la cause.

Je dirais que c’était en conséquence passionnant de travailler avec le chef Raoni toutes ces années car il est un modèle pour nous. Il est un vrai militant lorsqu’il participe à des rassemblements et mobilisations et, même à plus de 90 ans, c’est un chef de guerre. Il impose le respect. Et d’un autre côté, il sait que c’est important de faire de la diplomatie. Or, être diplomate quand vous êtes militant c’est glissant, vous savez que vous participez à un cirque. Mais c’est presque une forme de protocole. Je dirais que ce chef sait qu’il y a énormément de cultures différentes, qu’il y a des façons protocolaires de s’adresser aux uns et aux autres et qu’il faut s’adapter. C’est ce que fait Planète Amazone. On a toujours essayé de jouer le jeu. Lorsqu’on travaille avec des hautes institutions, c’est un vrai travail diplomatique, tu ne peux pas juste demander un rendez-vous comme ça. Et on a toujours fait ce travail.

Mais il est vrai qu’au-delà de tout ça, la diplomatie, la vraie grande diplomatie internationale, est paralysée par les lobbies. On a toujours comme réflexe de se dire “à quoi bon tout ça” ? Je vais vous répondre très simplement que la clé pour que cette cause ne meure pas c’est qu’elle demeure visible. Et donc tout ce travail de fourmi, tous ces efforts immenses qui empiètent tant sur nos vies personnelles, qui ne sont pas forcément tangibles et que d’ailleurs les gens ne voient pas forcément – quitte à nous demander parfois “Qu’est-ce que vous avez fait concrètement chez Planète Amazone ?” – tout cela est très important. Je pense que justement ce qu’on a fait est très concret. Auparavant, il y avait dans les pays du Nord, et donc en France, une forme d’instrumentalisation médiatique généralisée des indigènes en général et de la personne du chef Raoni en particulier, le plus souvent exhibé comme une espèce de figure emblématique sachant à peine parler. Nous avons permis, je pense, à des enjeux très précis et mieux documentés de pouvoir être directement abordés par le chef auprès des personnes qu’il rencontrait hors de son pays.

Sur le plateau du journal de 20h de TF1 avec le journaliste Gilles Bouleau, au début de la tournée “Urgence Amazonie”, en novembre 2012 – © Planète Amazone / John Van Hasselt

Quand je repense aux premières interviews télévisées que Planète Amazone a organisé pour lui, avec France 24, puis au JT de 20h de TF1, c’était la première fois, le croirez-vous, que le chef Raoni se retrouvait seul à l’antenne à parler à la télévision française face à un journaliste. Il était enfin accessible sans filtre, il n’y avait pas de tuteur à sa place qui allait interpréter les choses de manière différente. C’est une contribution subtile, mais très importante dans le processus nécessaire de décolonisation des esprits. Ce n’est pas facile pour une cause aussi importante et vitale soit-elle de tenir la distance dans un contexte de zapping permanent. Donc, modestement, nos efforts ont contribué à ce que la cause demeure vivante. En portant en France le flambeau de la lutte contre le barrage de Belo Monte, nous n’avons certes pas arrêté le projet, mais nous avons contribué à en faire annuler ou repousser d’autres. Ce que nous avons aussi appris avec Planète Amazone, avec des fonds dérisoires et des équipes fluctuantes, c’est que la mobilisation est une course de fond très difficile et qu’il ne faut jamais rien lâcher et être sur tous les fronts.

Parmi toutes les personnes que nous avons rencontrées, aucune n’avait, seule, les moyens de faire avancer la cause, mais ces rencontres étaient importantes. On sait que quand on rencontre le Prince Charles par exemple, désormais Roi, il ne va pas d’un seul coup sauver l’Amazonie, mais sa présence auprès d’un indigène aide à ce que ceux-ci ne soient pas oubliés. Pour nos rencontres avec François Hollande, le résultat attendu n’allait pas au-delà, mais elles avaient cette vertu importante. J’espère que le public va pouvoir percevoir ce rôle que peut avoir une organisation comme Planète Amazone. Il est vrai que la situation est pire qu’avant, mais je dirais que nous avons quand même gagné des sursis. Et ces sursis nous ont permis d’informer plus de monde, même si cela ne signifie pas que nous avons aujourd’hui les moyens d’arrêter toutes les machines qui détruisent l’Amazonie. Mais on a gagné un peu de répit, au moins pendant un temps, sur les territoires indigènes. Nombre d’entre eux sont attaqués mais ces territoires existent encore. Et sans ces mobilisations, tout ce militantisme, toute cette diplomatie, y compris tout ce qui a commencé avant Planète Amazone, ces territoires n’existeraient plus.

 

C’est aussi cela qui t’a donné envie de faire le film Terra Libre ?

Oui. Contribuer à mondialiser la cause et à la montrer notamment à travers notre film Terra Libre, c’est essentiel car l’une des choses qui manque à cette cause est le dialogue entre les citoyens. Au Brésil, lorsque vous abordez ces questions-là, les gens deviennent agressifs car ils considèrent que vous n’avez pas à vous mêler de ça. Et je pense que nous, on contribue dans notre travail à apaiser les esprits, en particulier ces dernières années. En 2012, par exemple, lorsque l’on rencontre François Hollande et ses conseillers, ceux-ci nous demandent ce qu’il s’est passé diplomatiquement. Dès lors, nous faisons un storytelling de tout ça. Cela permet de rappeler que le chef Raoni a entraîné un élan et que finalement, à la demande du Brésil, l’Europe a investi financièrement dans la démarcation de terres indigènes suite à sa rencontre avec Mitterrand. Et ce storytelling est important pour construire notre avenir commun car sinon avec les questions territoriales, tout le monde se braque. Les gens n’aiment pas l’ingérence dans leurs propres pays et ce même quand la question est globale.

 

Toi qui as voyagé au Brésil, toi qui est allé sur le terrain, toi qui a rencontré tant de représentants indigènes, estimes-tu que les nouvelles générations sont prêtes à reprendre le flambeau de cette lutte ?

Je pense que oui. C’est ça qui me donne de l’espoir dans Planète Amazone. Cela fait résonance avec ma propre histoire, car j’ai commencé à 18 ans. Et quand on me parle des générations futures, j’y pense tout le temps. Lorsque je vais à la rencontre d’écoliers et étudiants, je leur explique ça très souvent en leur disant que lorsque je me suis engagé, on parlait des générations de l’an 2000. C’était très loin. Le sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992 avait justement pour but de protéger les générations nées après l’an 2000. Aujourd’hui, ces générations sont nées et vivent dans un monde angoissant, dont elles savent qu’il est le résultat de ceux qui les ont précédés. Nous avons un rôle très important car on peut donner des clés à ces jeunes, même des armes pour se défendre face aux destructeurs qui ne veulent rien lâcher.

Notre rôle informatif demeure aussi une clé. Le commandant Cousteau a lancé à Rio en 1992 une pétition pour protéger l’Antarctique en nous disant “je suis très très pessimiste, il ne nous reste pas vingt ans, je n’ai pas confiance aux politiques”. Ça a toujours résonné dans ma tête à tel point que quand j’ai réalisé Terra Libre, 20 ans après Rio, j’avais toujours sa voix dans ma tête.

Mindahi Bastida, Carletta Tilousi et Gert-Peter Bruch, en tant que membres de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature. Territoire Nisqually, Etats-Unis, juillet 2018 – © Planète Amazone / Mathieu Bonnet.

Aujourd’hui, ce qui est positif c’est que Greta Thunberg a initié un mouvement de la jeunesse. C’est très fort cette jeune adolescente qui part en croisade parce qu’elle se rend compte qu’on a hypothéqué son avenir, et cette  sincérité génère un mouvement spontané qui se propage. Et celui-ci fait écho à la lutte indigène car les indigènes se battent aussi depuis longtemps pour les générations futures.

Cette jeunesse des pays riches s’associe aujourd’hui de plus en plus avec la jeunesse indigène. Ces jeunes indigènes, je ne les connais pas très bien car ce ne sont pas du tout des chefs traditionnels, comme Raoni. Ils utilisent les nouvelles technologies, les téléphones portables. Les messages se rejoignent, le combat est le même. Avec l’union de ces deux mouvements, on a potentiellement une nouvelle force d’une puissance énorme. Planète Amazone souhaite accompagner ce nouvel espoir. D’ailleurs, cela est très présent dans nos discussions avec Mindahi Bastida, membre de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature.

On sait déjà que les lobbies, les fameux lobbies invisibles dont on parle tout le temps, eux sont déjà constitués en énormes alliances très efficaces avec des moyens illimités et que notre seule énergie de résistance illimité c’est l’amour qu’on peut porter aux gens qu’on aime, à nos enfants et à la Terre Mère qu’on veut protéger.


© Planète Amazone 2022



Mis a jour le 2022-09-04 08:28:46

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