Tribune : « Il faut arrêter les négociations commerciales avec Bolsonaro »


Des organisations de solidarité internationale (dont Planète Amazone) alertent sur la crise sociale, sanitaire et environnementale que connait le Brésil et en appellent à la responsabilité des dirigeants européens, alors que l’Union Européenne finalise un accord de libre-échange contesté avec les pays du Mercosur.


Emmanuel Macron et Jair Bolsonaro au sommet du G20 à Osaka (Japon) – le 28 juin 2019
© Palácio do Planalto / CC BY 2.0

Le Brésil est actuellement frappé de plein fouet par la crise mondiale du Covid-19, dont les conséquences sont aggravées par l’inconséquence du gouvernement qui ne tient pas ses promesses d’aides financières. La situation est particulièrement inquiétante pour les populations indigènes (parmi lesquelles le taux de mortalité est 1,5 fois supérieur à la moyenne nationale), la propagation du virus se renforçant « au fur et à mesure de l’entrée de personnes extérieures sur leurs terres, surtout des fonctionnaires du gouvernement fédéral. »

Une conjoncture dénoncée par les signataires d’une tribune, dont Planète Amazone, qui déplorent également la volonté du gouvernement de profiter de la crise sanitaire afin d’accélérer le passage du projet de loi dit  ‘de l’accaparement’ « qui officialise sur des terres amazoniennes protégées l’accaparement illégal par de grands propriétaires terriens et légalise les futurs projets de déforestation et d’exploitations minières », constituant une grave menace pour l’environnement et pour les populations indigènes qui dépendent de cet écosystème.

L’appel aux dirigeants européens

Face à ces circonstances, les organisations de solidarité internationales en appellent à la responsabilité des dirigeants européens qui « doivent se positionner plus fermement contre les ravages sanitaires et environnementaux dont le gouvernement Bolsonaro est responsable » et demandent l’arrêt des négociations commerciales avec le Brésil dans le cadre du traité de libre-échange entre l’Union Européenne et les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay).

L’Allemagne, qui a pris la présidence de l’UE début juillet, a fixé comme priorité la finalisation de cet accord, une décision jugée « inacceptable ». Le traité doit encore être ratifié par chaque état membre, alors que des critiques se font entendre dans différents pays européens quant aux dégradations environnementales et aux violations des droits humains engendrés par la politique actuelle au Brésil.

Le poids économique (deuxième partenaire commercial du Brésil) et politique de l’UE confère une responsabilité aux dirigeants européens. En se retirant du traité commercial, les dirigeants européens montreraient ainsi leur refus de cautionner la politique de Jair Bolsonaro et pourraient exercer une pression afin de tenter de contraindre ce dernier à infléchir sa stratégie, comme en atteste le report précédent du vote du projet de loi d’accaparement suite à des critiques formulées par des parlementaires allemands.

Par Arthur DEPIERRE –


Texte intégral de la tribune

Publié dans Libération du 20 juillet 2020

Alors que le recensement officiel de juillet comptabilise plus de 2 millions de cas et presque 80 000 morts liés au Covid-19, le président Bolsonaro place aux postes clefs de la santé publique des militaires, notamment le général Eduardo Pazuello en tant que ministre de la Santé par intérim. La population est laissée à la merci de la pandémie, particulièrement les personnes les plus vulnérables. Le gouvernement continue de minimiser la gravité de la situation. Il entrave la publication des données officielles relatives à la pandémie ainsi que le versement d’aides financières d’urgence destinées aux 25% de la population brésilienne y ayant droit.

La restriction budgétaire concerne également les versements aux Etats et aux municipalités. Sur l’ensemble des tests pour le Covid-19 acquis par le ministère de la Santé depuis mars, seuls 36% ont atteint les laboratoires des Etats et des municipalités. Même situation vis-à-vis des dépenses directes du ministère de la Santé dans le combat contre la pandémie : jusqu’à la fin mai, seulement 6,8% des plus de 11,7 milliards de réals brésiliens (R$) destinés à la lutte contre le coronavirus ont été effectivement dépensés pour combattre la pandémie. Le président Bolsonaro et son gouvernement sont ainsi responsables de l’hécatombe en cours.

Déforestation

Profitant que l’attention de la société soit tournée vers la crise sanitaire, les mégaprojets miniers et les grands chantiers de déforestation sont maintenus au sein de la forêt amazonienne. Les peuples autochtones dépendent de cet écosystème irremplaçable, dont les ressources naturelles sont plus que jamais menacées. Leurs droits sont tout simplement niés. La propagation du Covid-19 au sein de ces communautés se renforce à mesure de l’entrée de personnes extérieures sur leurs terres, surtout des fonctionnaires du gouvernement fédéral. Le 16 juin, c’est le chef autochtone Paulinho Paiakan qui s’est éteint, contaminé par le virus. Il était un des plus ardents défenseurs de l’Amazonie et figure de la lutte contre le mégaprojet hydroélectrique de Belo Monte. En juin, plus de 300 décès par le Covid-19 – un taux de mortalité 1,5 fois supérieur à la moyenne nationale – ont été recensés par l’Articulation des peuples autochtones du Brésil (Apib). 119 groupes autochtones sont atteints, dont des populations en isolement volontaire.

Une vidéo d’un Conseil ministériel révèle que certains ministres considèrent cette crise sanitaire comme «une opportunité». Le projet de loi dit «de l’accaparement» illustre ce que les ministres entendent par «opportunité». Ce projet officialise, sur des terres amazoniennes protégées, l’accaparement illégal par de grands propriétaires terriens et légalise les futurs projets de déforestation et d’exploitations minières.

Violations des droits humains

Le vote du projet a été décalé une première fois après que des parlementaires allemands ont interpellé leurs homologues brésiliens sur l’impact environnemental d’une telle loi. Les gouvernements européens sont des partenaires commerciaux de poids. Et leur avis compte. Le Parlement norvégien a durci les critères d’investissement de son fonds souverain, bannissant notamment le groupe minier Vale et l’électricien Electrobras, deux multinationales brésiliennes, à cause des «dégâts graves sur l’environnement» et des violations des droits humains que leurs activités provoquent. Aux Pays-Bas, le Parlement se montre également très inquiet du sort de l’Amazonie, comme en Autriche, en Belgique, en Irlande et en France.

Au Parlement européen, le projet de loi a été dénoncé le 19 juin par la députée portugaise socialiste Isabel Santos. Elle rappelle qu’au cours des quatre premiers mois de 2020, la déforestation a augmenté de 60% par rapport à l’année précédente, du fait notamment des exploitations minières illégales.

C’est pourquoi nous appelons la société française à interpeller les élu·e·s en France et en Europe. Les institutions européennes doivent se positionner plus fermement contre les ravages sanitaires et environnementaux dont le gouvernement Bolsonaro est responsable. Il faut arrêter les négociations commerciales avec ce gouvernement. Il n’est pas admissible que l’Allemagne, en prenant la présidence de l’UE ce 1er juillet, ait comme priorité la finalisation et la ratification de l’accord de commerce UE-Mercosur. A travers la campagne «Le Brésil résiste», la Coalition Solidarité Brésil, formée par 18 organisations de solidarité internationale, propose des outils pour connaître les actions des mouvements sociaux brésiliens et les différentes manières de les soutenir. Partout, tendons la main pour montrer que nous ne fermerons pas les yeux.

Signataires :
– Act Up Paris (François Emery, vice-président) ;
– Almaa (Suzete de Paiva Lima Kourliandsky, présidente) ;
– Amar Brasil (Gilles Maréchal, président) ;
– Autres Brésils (Erika Campelo, co-présidente et Luc Duffles Aldon, co-président) ;
– Attac, (Maxime Combes, porte-parole) ;
– CCFD-Terre Solidaire (Sylvie Bukhari-de-Pontual, présidente) ;
– Cedetim (Bernard Dreano, président) ;
– Comité des Amis du Mouvement des Sans Terre du Brésil (Monique Piot Murga, présidente) ;
– CSIA- Nitassinan (Aurélie Journée-Duez, présidente) ; Cedal (Celina Whitaker, co-présidente) ;
– Confédération paysanne (Nicolas Girod, porte-parole) ; Crid (Emmanuel Poilane, président) ;
– Emmaüs International (Nathalie Père-Marzano, déléguée générale) ;
– France Amérique Latine (Fabien Cohen, secrétaire général) ;
– Gipta (Patrick Kulesza, président exécutif) ;
– No Vox International (Annie Pourre, présidente) ;
– Planète Amazone (Gert-Peter Bruch, président) ;
– Red.br (Silva Capanema, présidente) ;
– Secours Catholique, Caritas France (Vincent Destival, délégué général) ;
– 350.org (Clémence Dubois, porte-parole France).



Mis a jour le 2024-01-30 22:12:50

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