« 30×30 », le nouvel accord mondial pour la biodiversité


Convertir 30 % de la planète en zones protégées à l’horizon 2030, telle est l’ambitieuse proposition qui a été débattue lors du Sommet sur la biodiversité.


Forêt inondée près du lac Tarapoto en Amazonie colombienne. | Photo : Francesc Badia i Dalmases. Tous droits réservés.

par Miguel González Palacios

Convertir 30 % de la planète en zones protégées à l’horizon 2030, telle est l’ambitieuse proposition qui a été débattue lors du Sommet sur la biodiversité, le 30 septembre dernier, dans le cadre de la 75ème période de sessions ordinaires de l’Assemblée générale des Nations unies.

Cet objectif, connu sous le nom de « 30×30 », fait partie d’une stratégie visant à assurer la durabilité de la vie de toutes les espèces de la Terre, et notamment l’espèce humaine. La stratégie a été élaborée par la Convention sur la diversité biologique (CDB) de l’ONU.

Conformément à son dernier rapport, malgré quelques progrès encourageants en matière de conservation, les écosystèmes du monde ne cessent de se dégrader et la disparition des populations de plantes et d’animaux continue à s’accélérer. C’est pourquoi l’humanité doit entreprendre d’urgence des transformations pour garantir son bien-être et celui de la planète face à ce qui représenterait la sixième extinction de masse de l’histoire.

Signée lors du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992, la CDB est le premier accord mondial à avoir  reconnu la diversité biologique en tant qu’enjeux  prioritaire pour l’humanité, et a été ratifiée par tous les pays membres de l’ONU, exception faite des États-Unis. Son Secrétariat général, situé à Montréal, fait partie du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et coordonne le travail multilatéral visant à atteindre les engagements pris à ce sujet.

L’idée de protéger massivement des zones de la planète a été renforcée lors des Objectifs d’Aichi, convenus en 2010 lors de la réunion des pays faisant partie de la CDB au Japon, et fixant l’objectif de parvenir à préserver 17 % des zones terrestres et 10 % des zones marines en les déclarant comme zones protégées d’ici 2020.

Face aux modestes résultats atteints par ces objectifs et par l’Accord de Paris sur les changements climatiques, le nouveau cadre concernant la biodiversité, qui comprendra l’objectif « 30×30 », sera présenté officiellement lors de la prochaine réunion des parties de la CDB à Kunming (Chine) en 2021 et pourra devenir l’engagement multilatéral ultime  en matière  d’environnement.

 

Les écosystèmes du monde ne cessent de se dégrader et la disparition des populations de plantes et d’animaux continue à s’accélérer

 

Critiques à l’égard du « 30×30 »

Néanmoins, un important groupe d’ONG et d’experts sur l’environnement et les droits de l’Homme a tiré la sonnette d’alarme au sujet de l’incidence  dévastatrice  que pourrait avoir le « 30×30 » chez les populations locales et indigènes vivant actuellement dans les régions qui devraient devenir des zones protégées et des parcs nationaux.

En plus de signaler la faible efficacité de ce procédé pour préserver la biodiversité, les critiques du nouvel accord craignent qu’il ne consolide encore plus l’approche de « conservation forteresse » basée sur la militarisation des zones protégées, ce qui a déjà engendré de graves violations des droits de l’Homme dans certaines régions d’Afrique et d’Asie.

Ce fut notamment le cas au Congo, où des escadrons de garde-chasses armés, financés par de grandes ONG conservationnistes et internationales comme le Fonds mondial pour la nature (WWF) et des organisations multilatérales comme l’Union européenne et l’ONU elle-même, ont été dénoncés par rapport à la violence systématique qu’ils exercent contre les populations natives qui ont été déplacées à l’extérieur des zones protégées et qui tentent de survivre en marge de leur territoire ancestral.

D’ailleurs, une enquête bipartite du Congrès américain à ce sujet a conduit le gouvernement du pays à annoncer dernièrement la suspension de ses participations financières à d’importantes ONG conservationnistes comme la WWF et la Société pour la conservation de la vie sauvage (WCS).

 

La conservation en Amérique latine

L’Amérique latine concentre la plus grande biodiversité du monde et compte parmi les régions qui ont le plus progressé vers la réalisation des objectifs d’Aichi, avec 22 % de la surface terrestre et 8,5 % des zones marines et côtières conservées dans des zones protégées. Les gouvernements de la région ont également conclu des accords importants dans ce domaine, comme l’Alliance latino-américaine visant à renforcer des zones protégées et le Pacte de Leticia, qui ont donné un nouvel élan, au moins sur le papier, à la lutte commune contre la déforestation et l’exploitation minière illégale.

Cependant, des différences significatives entre les pays persistent, et le manque de liaisons entre les zones protégées a empêché de préserver la diversité des espèces de façon efficace. En outre, malgré la quarantaine généralisée que nous avons vécue cette année à cause du COVID-19, la déforestation continue à augmenter de manière préoccupante : une hausse de 26 % a été enregistrée au Brésil durant le premier semestre 2020, alors qu’en Colombie, seuls trois mois ont suffi à ravager quasiment la moitié de la région défrichée lors de toute l’année précédente.

La conservation multilatérale de zones naturelles dans notre région a également été touchée par les politiques environnementales de certains gouvernements, surtout celui du  Brésil, comme l’a clairement montré la suspension  des aides financières de la Norvège et de l’Allemagne au Fonds amazonien du fait des désastreuses performances environnementales de l’administration Bolsonaro et de sa défense de la déforestation encouragée par l’industrie agricole et les grands projets d’infrastructure.

 

Les territoires indigènes couvrent 22 % de la planète et concentrent près de 80 % de la biodiversité

 

En Colombie, un rapport d’organisations de la société civile publié il y a quelques jours a alerté sur le manque d’efficacité des opérations militaires pour freiner la déforestation dans les parcs nationaux. En effet, elles ne sont pas dirigées vers les maillons les plus puissants – les structures criminelles liées au narcotrafic, l’exploitation illégale des forêts et des mines ou encore l’agriculture extensive – mais, bien au contraire, elles touchent gravement les populations paysannes et indigènes du pays, notamment par  l’assassinat systématique des dirigeants  sociaux et environnementaux.

 

Vers un nouveau paradigme de conservation?

Les territoires indigènes couvrent 22 % de la planète et concentrent près de 80 % de la biodiversité, si bien que les efforts internationaux de conservation doivent se baser sur la garantie des apports et les droits de l’Homme de ces communautés sur leur territoire ancestral. Une opportunité en ce sens serait de soutenir les initiatives administrées par les communautés elles-mêmes, comme le Couloir Andes-Amazonie-Atlantique, qui réunit quelque 400 groupes indigènes sud-américains.

En effet, les zones gérées collectivement par des communautés montrent de meilleurs indicateurs de conservation que les zones gérées par l’état, puisqu’elles sont moins exposées aux industries d’extraction, aux colonisations illégales, au développement de l’industrie agricole et aux projets d’infrastructure à grande échelle. Ces derniers continuent dans bien des cas à être approuvés par les gouvernements, ce qui va à l’encontre des objectifs de conservation.

C’est pour cela que l’action des États pour préserver la vie sur cette planète ne doit, en aucune mesure, s’ajouter aux menaces auxquelles font déjà face ces communautés pour leur survie. La persécution et la stigmatisation qu’elles subissent dans la plupart des pays, y compris de la part des instances les plus élevées du gouvernement, ne contribuent nullement à lutter contre la déforestation et détournent l’attention sur la responsabilité d’autres acteurs comme les grands propriétaires terriens et les éleveurs.

Enfin, les approches de l’utilisation commune des terres se sont révélées plus efficaces que la « conservation forteresse » face au défi double de nourrir la population mondiale croissante et de préserver, dans le même temps, les ressources naturelles sur lesquelles dépend leur existence.

Les zones de conservation peuvent contribuer à plus de productivité et de résistance des cultures de façon moins coûteuse et moins nocive, grâce à la lutte contre les parasites et à la pollinisation naturelle, alors que l’agriculture durable peut aider à la protection de la biodiversité en emmagasinant  du carbone et en offrant des moyens de subsistance aux communautés qui habitent dans les zones protégées et les défendent.


© openDemocracy, le 14 octobre 2020, traduit de l’espagnol par Sophie Pires – Article original 



Mis a jour le 2020-12-01 00:13:00

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