Eloy Terena : l’avocat qui a marqué le «droit indigène»


Luiz Henrique Eloy Amado, du peuple Terena est né le 2 de février 1988 dans l’Etat du Mato Grosso do Sul au Brésil.

Il fait partie d’une génération de jeunes indigènes qui ont eu accès à un enseignement supérieur et qui ont quitté leur communauté pour aller étudier à l’université.

C’est un avocat spécialisé dans les droits de l’Homme qui travaille plus particulièrement à la protection des droits des peuples indigènes au Brésil. 

Le 6 août dernier il a gagné un procès constitutionnel à la Cour suprême brésilienne obligeant le gouvernement de Jair Bolsonaro à adopter des mesures de protection des peuples indigènes contre le Covid-19.

C’est une victoire historique pour le droit des peuples indigènes.


Le jeune avocat en juin 2017 à Brasilia, capitale de la République fédérative du Brésil. © APIB Comunicação (CC BY-SA 2.0)

par Ricardo Galhardo

À São Paulo

Le 08/08/2020 à 12h52

 

Lors de l’audience de jeudi dernier, la Cour suprême fédérale (STF) a décidé à l’unanimité d’obliger le gouvernement de Jair Bolsonaro à adopter des mesures de protection des peuples indigènes contre le Covid-19, qui menace des villages depuis le début de la pandémie de ce nouveau coronavirus.

Plus qu’une victoire des peuples indigènes et qu’une défaite du gouvernement, la décision de la Cour suprême a été accueillie comme un exploit historique. Pour la première fois depuis la création du tribunal, un avocat autoproclamé indigène a gagné un procès constitutionnel à la Cour suprême. Luiz Henrique Eloy Amado, ou Eloy Terena, 32 ans, est né dans un village de l’ethnie Terena à Aquidauana (Mato Grosso do Sul) et a été chargé de l’Allégation de non-respect du précepte constitutionnel (ADPF) qui a permis la décision favorable.

« Cette ADPF représente la voix des peuples indigènes dans cette Cour. C’est le cri au secours des peuples indigènes. Cette démarche est un fait historique, puisque pour la première fois dans le cadre du débat constitutionnel, les peuples indigènes comparaissent en justice en leur propre nom, par l’intermédiaire d’un propre avocat, pour défendre leur propre droit », a déclaré l’avocat au tout début de son discours lors de l’audience qui a réuni neuf des onze ministres de la Cour suprême.

Lors de l’audience virtuelle, Terena, qui représentait l’Articulation des peuples indigènes du Brésil (Apib), a présenté sa soutenance de Paris, où il suit son post-doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales de France.

D’après lui, le chemin jusqu’à la plus haute cour du pays a été semé d’embûches. La mère de Terena, Zenia, s’est séparée de son mari et s’est installée à Campo Grande pour que ses fils aient davantage d’opportunités.

 « À l’époque, les options au village étaient soit de partir étudier à l’extérieur, soit de couper la canne à sucre ; mais seuls les fils des chefs avaient l’opportunité d’étudier », se souvient l’avocat. Il raconte qu’en tant que femme de ménage, Zenia a réussi à subvenir aux besoins de la famille dans la capitale du Mato Grosso do Sul, ainsi qu’à faire de deux de ses enfants des avocats – Eloy Terena et sa sœur, Simone.

Bourse

Après avoir étudié dans des écoles publiques, Terena a réussi les examens d’entrée en droit à l’Université catholique Dom Bosco et a obtenu une bourse d’études par le biais du programme Université pour tous (ProUni). Encouragé par l’historien Antonio Brandi, son professeur, il est parti à la découverte de la réalité d’autres peuples indigènes de l’État, comme les Guarani-Caiová. « C’était une réalité différente de celle de mon peuple, dont les réserves sont tant bien que mal délimitées. Les Guarani-Caiová vivaient dans des camps en bord de route, ils n’avaient rien du tout ».

C’est à partir de là que Terena a commencé à s’intéresser au droit lié aux causes indigènes. « J’ai dû tout apprendre seul. On n’avait pas de matière intitulée “Droit indigène” ». Ensuite, il fit son master dans la même université. Terena raconte que lors de la soutenance de sa thèse, il fit face aux premières hostilités. Il choisit de faire sa soutenance dans son village, à Aquidauana. L’université accepta. Mais, d’après lui, des agriculteurs ont intenté un procès pour empêcher sa présentation. Il témoigne que, bien qu’il ait gagné le procès, les membres du jury ne se sont pas déplacés. « Plus tard, j’ai appris qu’ils avaient subi des menaces », affirma-t-il.

Terena raconte qu’il a lui-même subi des menaces, à l’époque où il exerçait en tant qu’avocat du Conseil indigéniste missionnaire (Cimi), pour la défense d’indiens ayant fait l’objet d’actions de restitution de propriété. « Être un chef indigène dans cette région pleine de conflits est déjà risqué. Être un indigène et un avocat qui expose cette réalité est un acte de courage », affirme le secrétaire exécutif du Cimi, Antonio Eduardo Cerqueira de Oliveira.

« Exil »

C’est après avoir gagné une bourse de recherche au Musée national que Terena s’est exilé à Rio, où il fit son doctorat. Même loin du Mato Grosso do Sul, il affirme avoir continué à subir des agressions. En 2014, il fut inculpé lors d’une commission d’enquête parlementaire (CPI) de l’Assemblée législative pour avoir soi-disant incité à des récupérations de terre.

 Pour le leader indigène et écrivain Ailton Krenak, au-delà d’une victoire personnelle de Terena, le succès de l’avocat à la Cour suprême représente l’ascension d’une génération de jeunes chefs indigènes qui a quitté les villages pour étudier et travailler, mais qui, contrairement aux générations précédentes, a continué à défendre les causes des peuples indigènes. « Il s’agit de la victoire d’une génération plus que d’un individu. C’est une génération qui a étudié avec les blancs, mais qui a su poursuivre la lutte de ses oncles, pères et grands-pères », ajoute Krenak.

Selon lui, cela est lié au nouveau rôle que les indigènes ont joué dans la société à partir de la Constitution de 1988, année de naissance d’Eloy Terena. « La capacité à acquérir des connaissances techniques est quelque chose que l’on n’attend pas de nous », affirme la députée fédérale Joenia Wapichana (Rede-RR). Joenia, qui connaît Terena depuis la faculté, fut la première avocate indigène à gagner un procès à la Cour suprême lors du cas emblématique de la réserve Raposa / Serra do Sol (RR), en 2009. Ce procès n’était néanmoins pas de l’ordre de la juridiction constitutionnelle.

La soutenance donnée mercredi par Eloy a fait l’objet d’éloges de la part d’un ministre du STF. Il utilisa seulement neuf des douze minutes auxquelles il avait droit. « Durant des siècles, la qualité de sujet actif de droit nous a été refusée. C’est seulement depuis la Constitution de 1988 que nous avons la possibilité de défendre nos droits en justice », affirma-t-il durant l’audience à la Cour suprême. 

Les informations proviennent du journal « O Estado de São Paulo ».


© UOL, le 08/08/2020, traduit du portugais par Rachel Ricaud – Article original



Mis a jour le 2021-02-01 16:23:26

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