Ecocide : une coalition obtient l’interdiction d’une étude sismique de Shell en Afrique du Sud


Planète Amazone salue la décision juridique inédite interdisant à la multinationale Shell de réaliser des études sismiques pour le forage pétrolier et gazier sur une côte sauvage ouverte sur l’océan Indien, en Afrique du Sud. Le projet, qui menaçait aussi bien les populations indigènes locales que la biodiversité, va donc être abandonné. Cette décision fait écho à la Déclaration de l’Alliance des Gardiens et Enfants de Mère Nature qui vise à préserver les territoires ou encore à obtenir le consentement des peuples autochtones “avant l’approbation de n’importe quel projet affectant leurs terres et leurs territoires”. Il est plus que jamais important de la faire connaître partout dans le monde pour éviter que de nouveaux projets voient le jour et parviennent cette fois-ci à exploiter une faille judiciaire et s’installer sur des terres sacrées ou à protéger. Cette Déclaration prône la protection des terres sacrées et plus généralement, la reconnaissance des Droits de la Nature et des populations indigènes.

Le 28 décembre 2021, la Cour Suprême d’Afrique du Sud a annoncé la suspension d’une étude sismique initiée par le géant du pétrole Shell, au large d’une côte sauvage ouverte sur l’océan Indien. Cette décision fracassante, qui pourrait faire jurisprudence au niveau international, intervient à la suite d’une plainte déposée fin novembre 2021 par des associations locales de pêcheurs, des militants écologistes et des peuples indigènes de la région concernée.


Mmanifestation de Muizenberg Beach (Afrique du Sud) contre l’exploration pétrolière et gazière de Shell lors de la journée nationale d’action. © Fixer Films

Le dimanche 5 décembre 2021, des milliers de militants ont manifesté sur différentes plages d’Afrique du Sud et bloqué des stations essence Shell en appelant au boycott. Les communautés locales, représentées légalement par le centre des ressources légales et les avocats de l’entreprise “Richard Spoor”, ont souligné les deux problèmes majeurs de l’étude de Shell. D’une part, les études sismiques constitueraient un crime d’écocide avec des risques de dommages irréparables sur la biodiversité locale et d’autre part une attaque frontale aux droits humains, plus précisément ceux des peuples indigènes dont les croyances et le mode de vie seraient bafoués. Les populations locales quant à elles seraient forcément impactées économiquement.

Coffee Bay, Eastern Cape province. © Image courtesy of Klim Levene/Flickr.

 

Des dégâts importants et durables sur la biodiversité marine

Le projet de prospection sismique de pétrole et de gaz, avec son onde de choc envoyée toutes les 10 secondes dans l’océan, 24 heures / 24 pendant quatre à cinq mois, aurait causé d’importants dégâts sur la biodiversité marine. La plupart des animaux marins utilisent le son pour communiquer, s’accoupler et éviter les prédateurs” précise Lorien Pichegru, directeur de l’institut de recherches côtières et marines de l’université Nelson Mandela à Port Elizabeth en Afrique du Sud.

En 2016 la côte sud-africaine de Kwazulu Natal a recensé un nombre important de mammifères marins échoués sur les plages. Bien que le lien scientifique n’ait pas pu être établi, beaucoup estime que ces décès sont dûs à une étude sismique menée durant la saison d’accouplement des baleines, notamment. Les baleines, tortues, poissons et autres espèces marines perçoivent les bruits intenses produits par les études sismiques. L’effet de telles opérations sur ces espèces peut être ressenti sur de très grandes zones océaniques, et « le bruit engendré par les études sismiques peut perturber les fonctions vitales essentielles des espèces marines, comme la reproduction, l’allaitement et le ravitaillement. » affirme Carl Gustaf Lundin, Directeur du Programme mondial Milieu marin et polaire de l’UICN (l’Union internationale pour la conservation de la nature), ajoutant qu’« il est donc essentiel de baisser le volume et de veiller à ce que les études soient réalisées de façon plus respectueuse pour l’environnement.».

Ce n’est pas faute d’avoir averti à ce propos. Lors du Congrès mondial de la nature de l’UICN à Hawai’i, en 2016, un guide a été distribué pour présenter les pratiques à mettre en place en matière de planification, de réalisation d’études sismiques et autres formes de cartographie sous-marine en haute-mer. En l’occurrence, Shell a une fois de plus ignoré les recommandations scientifiques favorables à la protection de l’environnement..

D’ailleurs, bien que le porte-parole de Shell maintient que des études ont été menées pour limiter le risque environnemental, le juge Gerald Bloem en a estimé autrement. Il affirme qu’il y a “une vraie menace que ces études sismiques blessent de manière irréparable la vie sous-marine” de la côte.

 

Explication sur l’importance du son pour les cétacés et la catastrophe que représente l’augmentation du niveau sonore sous-marin, par OceanCare.

 

Un préjudice moral et économique pour les populations locales

La décision de protéger la biodiversité marine n’est pas l’unique motivation de la Cour Suprême d’Afrique du Sud. Le projet aurait également eu “un impact sur les moyens de subsistance et les droits coutumiers et institutionnels” des communautés de pêcheurs locales, précise le quotidien sud-africain. Le juge Gerald Bloem souligne également l’importance de prendre en considération le « lien spirituel et culturel particulier avec l’océan » qu’ont les peuples indigènes habitant la côte.  S’il était peut-être compréhensible que les pratiques culturelles des communautés locales et leur relation spirituelle avec la mer puissent être inconnues aux étrangers, elles n’en sont pas moins protégées par la loi” précise le juge Gerald Bloem.

En l’occurrence, cette décision intervient pour suspendre l’étude sismique visant sur le long terme à forer à la recherche de pétrole. Shell n’aurait pas consulté les populations locales, s’alliant directement avec un gouvernement Sud-Africain souhaitant s’émanciper à tout prix de ses obligations en matière de protection des droits, en priorisant l’économie du  pays, qui dépend en partie de l’exportation de pétrole. La multinationale se défend en indiquant avoir publié des informations au public à propos du projet en donnant notamment des détails du processus de consultation. Cependant, et toujours selon le jugement rendu par la Cour Suprême, les annonces étaient publiées en anglais et en afrikaans, alors que les communautés de cette côte parlent le isiZulu et le isiXhosa.

Sinegugu Zukulu, Vice-Président de “Sustaining the Wild Coast”, une entreprise à but non lucratif engagée à écouter, à établir des relations et à amplifier les voix du peuple Amadiba, vivant sur la côte, a expliqué dans une interview téléphonique avec les journalistes de Mongabay : “Le gouvernement n’a pas le droit de prendre des décisions sans consulter en premier ceux qui vont être le plus impactés.” De même Nonhle Mbuthumba, résident local et représentant de “the Amadiba Crisis Committee (ACC)” précise à son tour que le principal argument des plaignants est le manque de consultation : “Il n’y a pas eu une seule réunion où nous aurions été prévenu que Shell allait forer du pétrole et du gaz”.

 

Vidéo réalisée par Mpondoland de Sinegugu Zukulu, Vice-Président de “Sustaining the Wild Coast”, en réponse à  Shell et au gouvernement sud-africain concernant les études sismiques de prospection de pétrole et de gaz.

 

Les frais de justice des plaignants, des habitants de cette côte préservée sur l’Océan Indien, seront payés par le ministère de l’Énergie sud-africain et par Shell. Le groupe estime que le forage sous-marin ne présente aucun danger et que les accusations contraires ne sont que “pures spéculations”. Shell a tenté de “minimiser” le “préjudice spirituel subi”, considéré comme “purement subjectif”. L’aspect économique sert lui aussi de soutien dans la décision juridique puisque de nombreux pêcheurs dépendent uniquement de l’océan. Si les poissons meurent ou quittent la zone concernée par l’étude sismique, ces populations locales perdent leur activité. 

 

L’Alliance des Gardiens de Mère Nature salue la décision et propose d’aller plus loin

Suite à cette décision, Planète Amazone espère que la justice fasse un pas vers les propositions de la Déclaration de l’Alliance des Gardiens et Enfants de Mère Nature constituée le 16 octobre 2017.

En effet la proposition n°3 stipule qu’il est primordial : “[d’] Engager tout gouvernement, toute entreprise, à obtenir le consentement des peuples autochtones, conformément aux principes du Consentement Libre, Préalable et Éclairé, issu d’une décision collective suivant leurs propres procédures, avant l’approbation de n’importe quel projet affectant leurs terres et leurs territoires, et à reconnaître aux peuples autochtones le droit de refuser tout projet ayant un impact sur leurs peuples et leurs vies, y compris les industries polluantes toxiques, ou agro-industrielles, ou les activités extractives, incluant les mines souterraines ou sous-marines, après évaluation des impacts sur les zones sacrées, sur la culture et sur la santé de l’homme et de l’environnement. Les peuples autochtones auront le droit de révoquer à tout moment le consentement qui aurait été accordé.“

Dans cette même Déclaration, on retrouve l’importance de “Protéger et d’assurer l’avenir des océans, de la biodiversité océanique, des espèces marines et des ressources océaniques. Si les océans meurent, nous mourrons tous. Les peuples autochtones ont un droit de regard sur les océans, les fonds marins, les zones maritimes, les mers côtières et les glaces de mer en vertu du droit de la mer et du processus mis en place par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer.” (Article 12)

Pour cela, les Gardiens de la Terre jugent plus précisément qu’il est primordial parmi d’autres actions de “bannir tout forage en mer, l’exploration des combustibles fossiles et l’exploitation minière sous-marine” et “mettre fin à la pollution acoustique causée par l’exploration du pétrole par sonar et par les systèmes d’armes soniques”.

Une victoire qui fait pour l’instant exception

Cette décision du 28 décembre à l’issue positive pour les populations locales affectées est malheureusement exceptionnelle. Les deux célèbres exemples ci-dessous démontrent que malgré les fortes mobilisations, les peuples indigènes obtiennent rarement gain de cause. 

 

Le désastre du barrage de Belo Monte au Brésil

Le barrage de Belo Monte, mis en service à partir de 2016, et inauguré en novembre 2019, représente l’un des plus grands désastre écologique et humain au Brésil. À l’époque, des études environnementales sont menées et démontrent que 63% des terres indigènes sont menacées par l’extraction minière. Malgré les campagnes de sensibilisation et les appels à l’aide lancées par le chef Raoni aux côtés de Planète Amazone et d’autres personnalités publiques, le barrage de Belo Monte a vu le jour. Aujourd’hui, les dégâts humains et environnementaux sont encore pire que les projections les plus pessimistes. Le combat continue.

 

Pollution de Chevron/Texaco : une justice environnementale bafouée par la protection des intérêts privés / des criminels du secteur privé

Le 14 février 2011, le président de la Cour provinciale de justice de Sucumbíos, à Lago Agrio, prononce la première condamnation de la compagnie pétrolière Texaco (devenue Chevron par la suite). Pour l’Union des communautés touchées par les opérations pétrolières de Texaco en Équateur (UDAPT), il s’agit d’un jour historique. Après plus de 18 ans de litige, l’accumulation de plus de 200 000 pages de documents de procès, 80 000 rapports d’analyses d’eau et de sédiments, 106 rapports d’experts, constituent une preuve accablante démontrant le crime d’écocide commis par la compagnie pétrolière. Elle montre de manière évidente que les 30 000 personnes touchées, appartenant à huit peuples et nationalités indigènes (Cofán, Kichwa, Siekopai, Siona, Shuar, Waorani) et à diverses communautés paysannes, avaient raison dans leurs revendications. Ces preuves ont été décisives dans la  décision du juge et ordonne à la compagnie pétrolière de payer une somme de plus de 9,5 millions de dollars pour réparer les dommages causés par ses activités.

SCANDALE : Le 31 août 2018, le tribunal d’arbitrage a émet une sentence favorable à la compagnie pétrolière, qui notamment prévoit que le gouvernement équatorien prenne toutes les mesures nécessaires pour obtenir la nullité du jugement de l’affaire Lago Agrio et  empêcher les plaignants de cette affaire de procéder à l’exécution du jugement en dehors de l’Équateur. Cette sentence sera amplement condamnée par la société civile internationale. Le 21 mai 2019, plus de 260 organisations, réseaux, syndicats du monde entier représentant plus de 280 millions de membres déclarent que cette décision viole les droits humains de plus de 30 000 personnes, qu’elle est inconstitutionnelle et inapplicable par l’État équatorien. En 2022, les victimes n’ont toujours pas obtenu gain de cause.

 

Une prise de conscience commune doit s’élever afin de reconnaître et de défendre les Droits de la Terre Mère, en opposition au principe de l’abondance économique. L’un des grands combats de Planète Amazone et de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature est d’obtenir la reconnaissance du crime d’écocide à l’échelle internationale. Il est primordial de soutenir les mobilisations contre les projets menaçant les populations indigènes, la biodiversité et la Terre Mère.  Cette première victoire depuis bien longtemps en est la preuve.


Sources :

Page Facebook “Amadiba Crisis Committee” : https://cutt.ly/9InsH2l

Challenges to Shell’s seismic blasting on South Africa’s Wild Coast, publié le 06/122021

Afrique du Sud : la justice suspend l’exploration sismique de Shell, Le Monde avec AFP, publié le 29/12/2021

La justice interdit à Shell de forer au large de l’Afrique du Sud, Courrier international, publié le 28/12/2021

Schneider Victoria, Indigenous communities in South Africa sue, protest off-shore oil and gas exploration, Mongabay, publié le 10/12/2021

Moins fort ! Un nouveau guide de l’UICN aide à comprendre les impacts des études sismiques sur les espèces marines, UICN, publié le 03/09/2016

Santacroce Léia, Amazonie : Texaco/Chevron pollue la forêt pendant 30 ans et refuse de payer, Géo, publié le 20/06/2017 mis à jour le 05/04/2019.


Par Emmanuelle Palla



Mis a jour le 2022-08-03 10:33:37

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