Quelle formidable leçon de démocratie le peuple brésilien vient de donner au monde ! Et quelle émotion de voir cette victoire célébrée jusque dans les villages les plus reculés de la forêt amazonienne !
On le disait fini. Après un premier tour calamiteux et des sondages qui le donnaient encore perdant à quelques heures du scrutin, Lula a signé une remontada extraordinaire.
Tel le phénix, il renaît de ses cendres et remporte, à bientôt 81 ans, une quatrième élection présidentielle historique, avec plus de 4,4 millions de voix d’avance sur Flávio Bolsonaro !
Mais ce matin, au-delà de la victoire d’un homme, c’est celle d’un peuple que je veux célébrer.
Je voudrais surtout partager avec vous deux vidéos que nos amis Kayapó viennent de nous transmettre depuis le cœur de l’Amazonie en nous demandant de les diffuser.
La première a été filmée cette nuit à Metuktire, le village du Cacique Raoni. Les hommes y célèbrent la victoire dans une explosion de joie, de chants et de danses.
La seconde nous vient de Piaraçu, où les femmes Kayapó se sont rassemblées derrière leurs banderoles en faveur de Lula. C’est dans ce même village que le président brésilien était venu rencontrer le Cacique Raoni en avril 2025.
Mesurons ensemble ce que représentent ces images.
Depuis presque 40 ans que je chemine aux côtés du peuple Kayapó et d’autres communautés indigènes, je connais leurs combats, leurs souffrances, leurs espoirs. Et je sais combien cette victoire est aussi la leur.
Au fond de la forêt, personne n’était dupe des enjeux de ce scrutin. Pour ces communautés, il ne s’agissait pas simplement de choisir un président, mais de défendre leur avenir, leurs terres, leurs droits, leur survie.
Flávio Bolsonaro avait promis, comme son père avant lui, de ne plus démarquer une seule terre indigène. Or, la Constitution brésilienne de 1988 prévoyait que la démarcation de ces territoires serait achevée en cinq ans, soit en 1993 ! Trente-trois ans après cette échéance, des dizaines de territoires attendent toujours d’être reconnus et protégés. Avec Lula, ce processus historique pourra au moins se poursuivre. Avec d’immenses difficultés, certes, mais sans être délibérément interrompu.
Lula va également pouvoir préserver le ministère des Peuples indigènes, qu’il a créé en 2023 et dont il avait confié la direction à Sônia Guajajara, qui l’a dirigé pendant plus de trois ans, jusqu’en mars 2026. Ce ministère, une conquête historique pour les peuples indigènes du Brésil, risquait lui aussi de disparaître en cas de victoire de Flávio Bolsonaro.
Ces dernières semaines, des menaces d’invasion ont été proférées contre des territoires indigènes. Des incendies ont ravagé des zones protégées, certains faisant l’objet d’enquêtes sur leur possible caractère criminel. L’éventualité d’un retour du clan Bolsonaro au pouvoir faisait déjà craindre une nouvelle offensive contre les peuples de la forêt.
Et n’oublions pas que Flávio Bolsonaro envisageait de gracier son père, Jair Bolsonaro, condamné à vingt-sept ans et trois mois de prison pour son rôle dans une entreprise de coup d’État contre la démocratie brésilienne.
Cette nuit, les Kayapó ont échappé à la perspective de retomber dans les griffes de la famille Bolsonaro. Leur joie est à la mesure du danger qu’ils ont vu s’éloigner.
Mes pensées vont naturellement au Cacique Raoni, mon ami, qui traverse actuellement une terrible épreuve. Atteint d’un cancer de l’appareil digestif, il reçoit des soins palliatifs et poursuit courageusement son combat pour la vie.
Il avait lui-même exprimé son soutien à la réélection de Lula. Je veux croire que, depuis sa convalescence, il a appelé les esprits à renverser la tendance. J’espère de tout cœur que la joie de son peuple lui apportera un peu de force et de réconfort.
Mais ne nous trompons pas : le bolsonarisme n’est pas mort.
À peine battu, Flávio Bolsonaro annonce déjà qu’il entend faire annuler le résultat des élections. Rien de bien surprenant de la part de ceux qui prétendent défendre leur pays tout en refusant le verdict des urnes.
La fête sera courte.
Lula devra maintenant affronter un Congrès plus hostile encore que celui qui lui a donné tant de fil à retordre ces quatre dernières années, et où l’extrême droite sort renforcée. Les batailles pour la protection de l’Amazonie, les droits des peuples indigènes et la justice sociale s’annoncent redoutables. Sans compter que la question de la succession de Lula reste entière.
Un répit a été gagné. Pas une victoire définitive. Mais aujourd’hui, je refuse que la lucidité nous vole notre joie. Car ce dimanche 25 octobre 2026, le Brésil a offert au monde une magnifique leçon de résistance et d’abnégation. Un peuple que beaucoup croyaient résigné s’est levé, s’est dressé et a fait entendre sa voix.
À l’Europe, où les mêmes périls menacent nos démocraties, ce géant d’Amérique latine adresse un message d’une force considérable : rien n’est écrit d’avance. Le peuple peut encore renverser le cours de l’Histoire.
Quant à Donald Trump, il doit avoir quelques raisons de pester ce matin ! J’espère que nous lui en donnerons beaucoup d’autres.
Reste l’essentiel. Nous ne sommes pas de simples spectateurs, pas de simples témoins de la démocratie en danger, de la montée du racisme, de la destruction de notre planète.
Nous sommes aussi des acteurs, chacun à notre échelle. Nous avons chacun la responsabilité d’assumer cette réalité.
À nous de sortir de la torpeur, de nous relier à celles et ceux qui luttent jour après jour pour défendre leurs terres, leurs libertés et leur dignité, au Brésil, en Europe et partout dans le monde.
Cette nuit, dans les villages Kayapó, des hommes et des femmes ont célébré bien davantage que la réélection d’un président. Ils ont célébré le droit de continuer à espérer. Que leur espoir devienne contagieux !
Et leur joie, venue du plus profond de l’Amazonie, est un cadeau immense qu’ils nous font aujourd’hui. Alors oui, savourons cette victoire. Pleinement. Intensément. Demain, nous resterons debout, plus vigilants que jamais.
Vive le peuple brésilien ! Vive les peuples indigènes ! Vive la démocratie !
La lutte continue. Toujours. Résister, c’est être vivant !
Gert-Peter Bruch
Fondateur de Planète Amazone




