Le Monde : « Raoni en Europe : une tournée sous influence »


Officiellement, le cinéaste, président d’honneur de l’Association pour la forêt vierge, souhaite collecter 1 million d’euros pour « réhabiliter les limites de la réserve du Xingu [où vit Raoni] parce que cela fait trente ans [le territoire a été délimité en 1993] que la végétation a repoussé et que l’on ne sait plus où cela commence, ni se termine ». Depuis leur première rencontre en 1973, qui culmine avec l’organisation d’une tournée triomphale, en 1989, avec le chanteur Sting, les liens entre Raoni et Jean-Pierre Dutilleux se font et se défont, comme une longue histoire ponctuée de trahisons, de rejets et de réconciliations.


Dans l’ombre du voyage du cacique indigène, venu chercher des appuis pour protéger les terres d’Amazonie, se trouve un cinéaste belge omniprésent.

Source : Le Monde (article paru le vendredi 24 mai 2019) – lien vers l’original

Charismatique, médiatique et atypique, le cacique Raoni poursuit une tournée européenne, qui l’a mené de l’Elysée à la principauté de Monaco et aux marches du palais des festivals de Cannes, vendredi 24 mai. A ses côtés, un réalisateur belge controversé : Jean-Pierre Dutilleux. La star indigène réalise sa neuvième tournée européenne pour défendre l’Amazonie, son peuple et son territoire. Coûte que coûte. Même au prix d’une « amitié » encombrante qui sème le doute sur les objectifs réels de sa campagne.

Officiellement, le cinéaste, président d’honneur de l’Association pour la forêt vierge, souhaite collecter 1 million d’euros pour « réhabiliter les limites de la réserve du Xingu [où vit Raoni] parce que cela fait trente ans [le territoire a été délimité en 1993] que la végétation a repoussé et que l’on ne sait plus où cela commence, ni se termine ».

Depuis leur première rencontre en 1973, qui culmine avec l’organisation d’une tournée triomphale, en 1989, avec le chanteur Sting, les liens entre Raoni et Jean-Pierre Dutilleux se font et se défont, comme une longue histoire ponctuée de trahisons, de rejets et de réconciliations.

Dans les années 1990, le cinéaste semble avoir disparu de l’entourage de Raoni. Jean-Pierre Dutilleux ne réapparaîtra publiquement dans le sillon du leader kayapo qu’en 2000 avec la publication de son troisième livre sur Raoni, Raoni et le monde premier (éditions Au même titre). Il rencontre cette année-là Jacques Chirac, qu’il sait sensible à la cause indigène, lui propose de créer un institut Raoni.

Le président français accepte de financer une étude de faisabilité menée par l’ONG GRET (Groupe de recherche et d’échanges technologiques), avec la participation du réalisateur et des membres brésiliens de la Funai (Fondation nationale pour l’Indien). Si le rapport final propose deux budgets, un de 154 000 euros, l’autre de 2,3 millions, le projet proposé par Jean-Pierre Dutilleux défend quant à lui un programme très ambitieux évalué à 7,7 millions d’euros.

« Mise en garde »

Président de l’ONG de défense des droits des peuples autochtones Survival International France, et spécialiste reconnu de la région du Xingu, l’anthropologue français Patrick Menget avait tenté à l’époque, comme il l’a confié au Monde avant sa mort en avril, d’alerter l’Elysée sur la réputation sulfureuse du réalisateur, qui s’était fait beaucoup d’ennemis dans le milieu associatif et professionnel.

« Nous avons mis en garde par téléphone à titre tout à fait officiel la présidence contre les agissements malhonnêtes de Jean-Pierre Dutilleux, soulignait le spécialiste. Mais on nous avait très sèchement répondu que [l’Elysée] n’avait pas de conseils à recevoir d’une organisation anglo-saxonne… Malheureusement, en France, Raoni a été un peu accaparé par ce cinéaste, qui a malgré tout réussi à s’introduire – en raison d’une certaine naïveté des dirigeants – auprès de Chirac pour être un intermédiaire entre le leader kayapo et le quai d’Orsay. »

Pour une raison qui reste obscure, Jean-Pierre Dutilleux sera finalement écarté du projet. Au Brésil, un Institut Raoni destiné à la défense et à la gestion des territoires indigènes verra le jour en 2001. Celui-ci ne recevra pas un centime de l’Etat français. Raoni, quant à lui, a intenté une procédure locale en 2003 contre le cinéaste pour réclamer que tous les fonds récoltés destinés à son peuple soient reversés à l’Institut.

L’Association pour la forêt vierge verse « régulièrement des petites sommes de 2 000 à 3 000 euros par an » à l’Institut, rappelle Jean-Pierre Dutilleux. Et, toujours selon lui, les fonds collectés durant la tournée de Raoni cette année en Europe seront reversés en grande partie à l’Institut.

Qu’en sera-t-il alors des fonds destinés à un deuxième projet défendu par le cinéaste, celui d’un Institut Xingu, qu’il souhaite implanter au cœur de la réserve, nécessitant une levée de fonds de 15 millions d’euros ? Une somme rondelette pour un projet dont personne n’a évoqué l’existence dans l’entourage de Raoni. Encore quelques jours avant le départ du cacique pour Paris, son petit-fils Paxton Metuktire, coordinateur local de la Funai, très impliqué dans la communauté, et son neveu le chef Megaron Txucarramae, se sont émus d’avoir appris l’existence d’un tel projet seulement récemment sur Internet.

Etrange découverte, qui en rappelle une autre. En juin 2010, l’Association pour la forêt vierge dépose la marque « Raoni ». Plus d’une centaine de produits sont concernés : savons, parfums, crèmes, vêtements, aliments, boissons gazeuses… « Nous avons créé la marque pour empêcher la création d’une bière et de chaussures japonaises qui voulaient porter le nom de Raoni, justifie le cinéaste. C’était pour protéger son nom. »

Le cacique était-il au courant de cette action commerciale et juridique ? « Relativement, pas vraiment… », répond Jean-Pierre Dutilleux. Il promet toutefois de rendre la marque au cacique « car des gens nous ont critiqués pour ça », admet-il.

Jean-Pierre Dutilleux, organisateur de la tournée 2019 du chef Raoni, homme de réseaux avant tout, sortant de l’audience accordée par le président Macron au célèbre défenseur de la forêt amazonienne. © John Van Hasselt

« Profitons de ce contexte »

En 2010, le leader indigène se rend de nouveau en Europe au côté de M. Dutilleux pour promouvoir un nouveau livre. A l’époque, la situation au Xingu est extrêmement tendue. La mobilisation bat son plein contre la construction du barrage controversé de Belo Monte. Raoni est en première ligne contre ce projet dont il est question depuis l’époque de la dictature militaire.

Quelques mois auparavant, le président Lula avait créé la surprise en validant sa construction. Pour beaucoup, le choc est rude. Très vite, des entreprises et des intérêts français s’impliquent dans le chantier. Alstom, par exemple, négocie un contrat de 500 millions d’euros pour la vente des turbines de la centrale hydroélectrique.

Raoni revient en France en 2011 pour une nouvelle campagne de levée de fonds. Jean-Pierre Dutilleux l’accompagne une fois de plus. En public, le réalisateur refuse de parler du barrage, reléguant la question à une affaire brésilienne. « Je savais que le barrage était une affaire close, il n’y avait plus rien à faire. On me l’avait dit, le financement était complet. Ce n’était pas un groupe d’Indiens ou d’anarchistes manifestants qui allait changer la donne. S’ils ne pouvaient pas acheter les turbines en France, ils allaient les acheter ailleurs. Mon raisonnement était : profitons de ce contexte pour obtenir du gouvernement plus de terres en échange, afin de compenser les Indiens », justifie aujourd’hui Jean-Pierre Dutilleux.

Le chef indigène, lui, semble avoir été réduit au silence sur la question. « Les gens qui étaient avec moi m’ont dit de ne pas trop parler. Pourquoi ? Je ne sais pas », confie-t-il.

A l’époque, la juriste Valérie Cabanes s’engage comme conseil bénévole auprès de l’Association pour la forêt vierge, le temps de la tournée. « Quand Raoni est arrivé à Paris, je me suis retrouvée au milieu d’une prise de conscience d’une partie de l’association », explique-t-elle.

La spécialiste des droits des peuples autochtones ajoute : « Raoni se retrouvait pris en otage entre ses vieilles amitiés et ses combats, entre Jean-Pierre Dutilleux et sa volonté de dénoncer le barrage. J’ai assisté très clairement à la manière dont ce dernier disait au cacique “tu ne parles pas de ça, tu ne dis pas ça”. C’était très grave car Raoni nous a confié en aparté qu’il ne pouvait pas s’exprimer sur les sujets qui lui tenaient à cœur, car cela risquait de compromettre des négociations avec le gouvernement français et les démarcations des terres kayapo. »

Selon la juriste et le vice-président de l’Association pour la forêt vierge de l’époque, Gert-Peter Bruch, le cinéaste belge aurait été reçu au ministère français de la coopération. Des négociations auraient eu lieu pour des promesses de dons liés aux intérêts économiques français impliqués au Brésil.

« Toutes ces choses que les Blancs offraient »

« Quand j’ai lutté contre le barrage de Belo Monte, je n’ai accepté aucune proposition du gouvernement ni des entreprises. Si tous les indigènes s’étaient unis, nous aurions réussi à empêcher la construction de Belo Monte. Mais beaucoup ont accepté le barrage en échange de voitures, d’argent, de toutes ces choses que les Blancs offraient. Moi, je n’accepte pas ça, jamais ! », assure Raoni. Avant de quitter le Brésil, il a dit au Monde que cette année, à Paris, il parlerait de Belo Monte. Or, jusqu’ici, il n’en a rien dit.

Le sujet avait pourtant séparé le grand cacique de Jean-Pierre Dutilleux entre 2012 et 2017. Raoni choisit alors se rapprocher de l’association française Planète Amazone, fondée en 2012 par Gert Peter-Bruch qui avait alerté le chef indigène sur la question. En 2017, on découvre Raoni dans une vidéo postée sur Internet dénonçant le cinéaste : « Jean-Pierre qui depuis si longtemps recueille et filme mon image, ma parole, mes interviews, s’est servi de ces images pour son propre bénéfice. » Il répète qu’il « ne souhaite plus travailler avec lui. » Le chef Megaron Txucarramãe, assis aux côtés de son oncle Raoni, ajoute : « Jean-Pierre est un problème pour nous […] Il est dangereux. Il a la capacité de créer des conflits entre nous, les Indiens […] Il doit s’en aller une bonne fois pour toute. »

L’affaire s’invite dans les prétoires. Le 17 janvier 2019, Jean-Pierre Dutilleux dépose, en son nom et celui de Raoni, une assignation en référé au tribunal de Grande Instance de Nanterre, à l’encontre de Planète Amazone et de son président pour retirer cette vidéo. Selon le réalisateur, celle-ci porterait préjudice à la tournée de Raoni. La demande est rejetée, le 14 mars, par le tribunal. Le cabinet d’avocat qui a défendu, « bénévolement » selon Jean-Pierre Dutilleux, ses intérêts, est Simmons & Simmons. Un cabinet international spécialisé dans les secteurs miniers, de l’énergie et des fonds d’investissements qui défend, des méga barrages en Chine et la Montagne d’or en Guyane.

Après Paris, Bruxelles et Monaco, Raoni est annoncé au Vatican. Puis le grand cacique reviendra parmi les siens, où il devra s’expliquer, selon ses proches. Le chef indigène veut croire que l’argent récolté ira à la cause indigène et à elle seule. Il a juré aussi de le faire entendre à Jean-Pierre Dutilleux.

Raoni en a besoin. Il sait que le temps joue contre lui, que des vents mauvais se lèvent dans la politique au Brésil et ailleurs. Que l’argent, cette « malédiction » comme il l’appelle, est nécessaire pour défendre les siens et son territoire.

Nicolas Bourcier , Claire Gatinois (Sao Paulo, correspondante) et Sabah Rahmani

Jean-Pierre Dutilleux se préparant à monter les marches du festival de Cannes 2019 avec le chef Raoni.



L'empreinte de planète amazone


Planète Amazone va plus loin et vous détaille comment le vieil ami controversé du célèbre chef amazonien Raoni Metuktire, organisateur de sa nouvelle tournée européenne, abuse de sa vulnérabilité et de sa confiance et quels sont les dessous de l’Institut Xingu, projet pharaonique à 15 millions € maintes fois recyclé depuis près de 20 ans.

Lire ici notre enquête : http://planeteamazone.org/actualites/s-o-s-chef-raoni-en-danger/

Les dessous de la rencontre avec le président Macron, en mai 2019 : http://planeteamazone.org/actualites/un-scandale-couve-raoni-macron/

Le résumé des manipulations que Planète Amazone a eu à subir : http://planeteamazone.org/actualites/video-accusant-planete-amazone-reponse/

Et l’enquête du Monde du 11 mai 2019 : https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/05/11/en-amazonie-le-combat-de-raoni-le-dernier-des-kayapo_5460803_3244.html


Mis a jour le 2019-10-07 11:39:58

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